J’ai rencontré Roberto Crema à l’Université de la Paix à Brasilia en novembre 2015, lors d’un voyage à la rencontre et au croisement de plusieurs traditions spirituelles. J’ai été touchée par sa vision humaniste, transpersonnelle et holistique du monde, déjà si riche au Brésil et particulièrement chez Roberto Crema. En écoutant cette conférence hier qui n’est pas traduite pour le moment, j’ai eu envie de vous la partager tant elle est signifiante de ce que nous traversons en notre humanité. J’ai réalisé une traduction plutôt intuitive que littéraire, j’espère ne pas avoir modifié le message de Roberto. L’intention du partage l’a emporté sur les erreurs éventuelles de traduction. Les mix-culturels ont tant à nous apporter, notre approche et regard sur le monde sont parfois bien différents et complémentaires.

Roberto Crema est psychologue, anthropologue et titulaire d’une maîtrise en sciences humaines et sociales de l’Université de Paris. Il a suivi des formations dans plusieurs écoles humanistes et transpersonnelles, créateur de l’approche de la synthèse transactionnelle – une écologie de l’être, du point de vue d’une cinquième force en thérapie. Recteur de l’Université Internationale de la Paix – Réseau UNIPAZ.

Voici le texte de la conférence, tel que je l’ai saisi. Il s’agit d’un format TEDx Talks réalisé à Laçador, Porto Alegre, Brésil le 23 juil. 2018

“Je suis psychotherapeute depuis plus de 40 ans, et je veux vous dire que au-delà de la névrose, il existe une maladie terrible. De fait, c’est une maladie néfaste que Jean-Yves Leloup, Pierre Weil et moi-même appelons : “Normose”, la pathologie de la normalité.

Qu’est-ce que la “Normose” ?

Ce sont des attitudes, des habitudes, un ensemble de comportements dotés d’un consensus social pathogène et pathologique dans un certain sens et une certaine mesure. La guerre légale par exemple est plus mortelle que normale. Aussi loin que je peux le comprendre, il existe des fondations et particulièrement deux motifs les plus importants à la normose. L’un est situationnel, systémique; l’autre est évolutif. Cela concerne le fait que la normose n’a pas toujours existé et qu’elles n’existera pas toujours.

La normose est une maladie typique des temps que nous traversons, dans un contexte où la violence prédomine, le manque d’écoute, le manque de soins, le manque de responsabilité, où la corruption prédomine, l’inhumanité, en un mot, l’égocentrisme.

De là, être normal est-il s’adapter à un système malade ?.

Et alors que je suis bénévole depuis plus de 31 ans à l’université internationale de la paix, UNIPAZ. Les gens pensent que la paix est l’absence de conflits. Non ! La Paix représente “les bons combats”. Comme l’affirme l’ancienne sagesse chinoise, le contraire de la paix est la stagnation. Il existe d’autres armes, les armes de la conscience et de la responsabilité, de l’amour et de la compassion. Et de la même façon, la santé n’est pas l’absence de symptômes. Parfois, la personne en santé est celle qui est capable de manifester des symptômes. Des symptômes conscients et parfois même le désespoir conscient et lucide, une indignation juste. Cela me rappelle une parabole familiale de ma fille Isabelle ; elle avait 5 ans et aujourd’hui elle en a 34 et elle a un petit garçon de 8 ans. Sa mère lui demanda : “Quelle est la princesse que tu aimes le plus ? “Le chat botté, Cendrillon, La belle au bois dormant”. Elle a réfléchit et a répondu je les aime toutes car elles s’évanouissent toutes.

Moi aussi, je respecte beaucoup les personnes qui s’évanouissent. Pourquoi, parce qu’elles ont la sensibilité de sentir sur leur propre peau la douleur, les contradictions de nos normalités. Les personnes qui viennent me voir pour des attaques de panique par exemple, toutes sont des personnes sensibles qui captent et ont les portails ouverts à la perception d’une peur qui n’est pas simplement leur propre peur. La peur du système familial, la peur d’une humanité qui traverse le risque d’extinction, des animaux qui sont décimés, des forêts qui sont désertifiées, et ces personnes s’évanouissent. Je respecte beaucoup les gens appelés et nommés psychotiques et névrotiques, tout le monde n’a pas la compétence de devenir fou. C’est pour cela qu’en Afrique, les personnes qui sont considérées comme folles sont également considérées comme des saints parce qu’ils captent les contradictions culturelles et systémiques. Et parfois elles ne craquent pas et comme l’a affirmé Laing, la différence entre un saint et un fou est que le saint sait nager où l’autre ne sait pas. Je respecte beaucoup les névrotiques ; le problème est la normose, les gens qui s’en foutent, c’est une déshumanisation.

Alors je dois vous dire que toutes les personnes que je respecte et admire sont toutes inadaptées heureusement. Comme cette équipe fabuleuse qui a organisé cette rencontre. Vous avez parlé de la normose, du racisme, du machisme de l’homophobie, de toutes ces formes d’exclusion.

Normose …

Nous pourrions parler de la normose ambiante, de la normose de l’ultra-spécialisation des personnes qui savent presque tout de presque rien, celles dont la vie n’a pas de sens, nous sommes dans une globalisation inexorable. Peut-être y a t’il un concept dans notre éducation qui a également été souligné comme une possibilité de solution, que j’appelle la vocation. La voix la plus profonde du désir que nous a apporté l’incarnation, celle qui nous emmène sur une estrade comme celle-ci où nous honorons une promesse que nous avons fait. Nous ne sommes pas venus ici juste pour un pique-nique. Nous allons vous raconter une histoire, vous êtes les seuls à pouvoir raconter l’histoire. Si vous ne la racontez pas, elle se perdra.
Ainsi, le fondement de la normose est la situation. Un autre très important est évolutive et c’est la question que nous avons à nous poser et qui différencie l’espèce humaine des autres espèces. Qu’est-ce qui nous différencie d’un oiseau, d’un singe.

L’intelligence ? non.

Le langage ? non.

La culture ? non.

L’humour ? non.

Ne serait-ce pas la stupidité ? La stupidologie est une science que nous avons besoin d’étudier. Elle nous différencie de l’imbécilité. La question est celle de la stupidité parce qu’elle se nourrit de rationalité. Une personne peut être grandement stupide et grandement rationnelle, avoir des diplômes de grandes universités et qualifications. Normose …

Pourtant la stupidité n’est pas dans la nature de l’homme, nous sommes nés pour Être, pour fleurir, pour servir.

Alors je préfère penser comme Confucius qui disait il y a 2.600 ans que ce qui différencie notre espèce des autres espèces est l’inachèvement, l’incomplétude, nous ne naissons pas humains, nous devenons humains !. Une tortue nait tortue et s’en va à la mer. Nous non ! nous naissons inachevés, c’est pour cela que l’être humain a besoin d’éducation. Avez-vous déjà entendu parler d’écoles pour tortues ? Nous avons à nous perfectionner en tant qu’humains. Et il ne s’agit pas seulement de cultiver le cerveau !. Depuis le 17eme siècle, il semble que nous ne faisions que développer un dressage rationnel ! Non, il s’agit de cultiver les dimensions de l’âme, de la psyché, développer l’intelligence émotionnelle, l’intelligence relationnelle, l’intelligence onirique des rêves, apprendre à lire le livre de la nuit, mais il s’agit aussi de développer une alphabétisation de la conscience, développer la conscience des valeurs, d’une éthique, avec le coeur.

Confucius résuma ainsi sa longue existence :

– A 15 ans, j’ai guidé mon coeur pour apprendre
– A 30 ans, j’ai planté fermement mes pieds dans le sol
– A 40 ans, Je n’ai guère plus souffert de la perplexité.
– A 50 ans, Je savais quels étaient les enseignements du ciel.
– A 60 ans, j’entendais avec des oreilles dociles.
– A 70 ans, je pouvais suivre les indications de mon coeur parce que ce que je désirais ne franchissais plus les frontières de la justice.

Au même titre que les thérapeutes d’Alexandrie nous disait il y a deux mille ans “Vous changez de vêtements en 5 minutes. Vous prenez une existence entière pour changer votre coeur”. Dans cette tâche et en ce sens, la normose fait référence à une stagnation évolutive. Ce sont les personnes qui n’investissent pas dans le potentiel propre à l’humain, et j’aime à dire que le 21ème siècle sera celui de l’Être humain. A présent, il reste la question contraire :”Y aura t’il un 21ème siècle pour l’Être humain ?” Rien de moins que l’avenir des nouvelles générations est en jeu.

Alors la normose est terrible parce qu’elle est insidieuse, elle est silencieuse, les personnes ne comprennent pas, il n’est pas si facile de devenir un être humain. Darwin n’a pas compris ce qu’est l’évolution humaine, c’était un naturaliste de l’évolution naturelle, mais l’évolution humaine comme le disait Pierre Telhard de Chardin est l’espace où la nature elle même peut apprendre à se connaître, à savoir, à sourire, à servir.
Quelqu’un a demandé un arbre de la cerise : “Parlez-moi de Dieu” … Et l’arbre s’est épanoui. Peut-être est-ce une forme pour parler du mystère de la grande vie et de la floraison des êtres humains que nous sommes en potentiel.

Alors je veux vous parler encore d’une histoire que nous racontons à UNIPAZ. Il était une fois une forêt en feu et tous les animaux fuyaient, tous … excepté un colibris, qui prenait dans une source une goutte d’eau et la mettait au milieu du feu pour revenir avec patience prendre de l’eau et la verser sur le feu. Les animaux qui restaient lui disent “Oh colibris, tu penses qu’avec ces gouttes ridicules tu vas éteindre ce feu ?” Et le colibri répondit : “Je sais que non, mais je fais ma part”.

Nous sommes tous fatigués des révolutionnaires, des gens qui veulent changer de société, parfois avec de bonnes intentions mais toujours d’une manière arrogante parce que sans s’être transformés. Ce n’est pas notre tâche de changer l’autre et le monde. Chacun de nous est un petit morceau de la place publique et la première responsabilité et d’introduire un peu de paix, un peu d’ordre, un peu d’amour, dans ce petit bout du monde que le grand monde a confié à chacun de nous. Et si nous ne faisons pas cela, où pourrions nous êtres facilitateurs de la transformation ? C’est pour cela que les révolutions ont échoué et continuent d’échouer.

J’aime parler de la “comspiration” qui est de respirer consciemment avec soi, avec l’autre, avec les autres, avec le monde et avec le mystère. Je vous recommande la lecture du livre “La conspiration du Verseau” de Marylin Ferguson (1) qui a beaucoup étudié ces mouvements spontanés, trans-institutionnels à partir de Mahatma Gandhi.

Le Colibris n’a pas d’idéologie, il n’a pas de drapeaux, il ne culpabilise personne, il ne pousse personne !. Il fait sa part. C’est cela que nous avons à faire. Nous avons à nous mettre debout et faire notre part. D’ailleurs, depuis ce matin ici, j’ai vu des colibris qui viennent chacun parler de leur propre goutte d’eau et je vois tous ceux qui sont dans cette salle et qui dans un moment seront ici, sur cette estrade, l’estrade de votre histoire de vie, racontant votre histoire et prenant votre goutte d’eau.

Toujours, nous pouvons allumer une bougie plutôt que réclamer dans l’obscurité.

Alors je souhaite conclure en disant qu’il est temps de repenser, qu’il est temps également de ne pas penser … Méditation !

Parce que lorsque notre mental se vide, notre tasse déborde. C’est l’heure du renouvellement.

J’adore le poète, l’amour, la compassion, et je souhaite conclure avec un poème de Cecilia Meireles :

“Renouvelle toi, renais de toi-même
Multiplie tes yeux pour voir plus
Multiplie tes bras pour semer cela
Détruis les yeux qui ont vu …
Crées-en d’autres pour d’autres visons,
Détruis les bras qui ont semé …
Pour qu’ils oublient la cueillette.
Sois toujours le même, toujours un autre
Mais toujours haut, toujours loin
Et à l’intérieur de tout.”
Merci beaucoup.”

(1) Le livre “Conspiration du Verseau” est sorti en 1970 dans sa première édition. Il semble que l’éditeur ait choisi un autre titre pour l’édition française : “Les enfants du Verseau pour un nouveau paradigme.” chez CALMANN-LEVY. En effet, “conspiration” en français est un nom qui signifie “un accord secret entre plusieurs personnes pour renverser le pouvoir établi”. A moins que dans l’ère du Verseau le mot “Conspiration” vienne à signifier réellement “respirer ensemble” .

Voici le résumé : “Les Enfants du Verseau se reconnaissent non à leur âge, mais à leur état d’esprit. Ce peut être dès aujourd’hui chacun d’entre nous : un individu neuf, qui conspire, à visage découvert pour changer la vie en cette Ere du Verseau où nous entrons. Un nouveau paradigme se dessine, surprenante vision du monde née de la convergence entre les plus récentes percées scientifiques et les conceptions millénaires des diverses traditions mystiques. L’homme qui le fait sien voit son système de valeurs bouleversé. Pratiquant un équilibre entre intuition et raison, utilisant les techniques d’expansion de conscience, il entre dans un processus transformatif que fait de sa vie une continuelle exploration. Au bout du compte, une fois surmontés les inévitables conflits nés de ce changement, se trouvent l’autonomie, la plénitude, la disponibilité envers les autres. Limitée jusque-là à quelques ” marginaux ” comme Carl Jung, Pierre Teilhard de Chardin ou Gandhi, cette transformation individuelle vient d’amorcer en Californie une révolution aux perspectives planétaires. Une véritable ” Conspiration du Verseau “, organisée en réseaux, introduit dans tous les domaines de la société ses valeurs propres : les thérapies alternatives, la santé holiste, l’éducation transpersonnelle, la simplicité volontaire, la conscience écologique, les technologies appropriées, le sentiment de communauté mondiale. Par son ancrage scientifique, son ouverture spirituelle et son impact social, ce nouveau paradigme qu’analyse en détail Marilyn Ferguson nous offre les moyens de surmonter les menaces qui hypothèquent notre avenir. Nous sommes à l’aube d’un Age dont le destin dépend de notre engagement personnel : ne le compromettrons pas.”
Pour ma part, je vois et côtoie de plus en plus de conspirateurs du Verseau.
Et vous ?

Traduction : Maryvonne Piétri

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Roberto Crema

Antropólogo, Psicólogo e Mestre em Ciências Humanas e Sociais pela Universidade de Paris, Roberto Crema é Reitor da Universidade Internacional da Paz - UNIPAZ. Implementador da Formação Holística de Base no Brasil e coordenador, durante vinte anos, do Colégio Internacional dos Terapeutas, é orientador, com a Lydia Rebouças, de uma formação no cuidado integral, Quinta Força em Terapia, na UNIPAZ de Brasília. Pioneiro na abordagem transdisciplinar holística, Crema viaja pelo Brasil e pelo mundo proferindo palestras e orientando cursos e seminários. É autor e coautor de mais de trinta livros, tais como “Introdução à Visão Holística”, “Saúde e Plenitude”, “Antigos e Novos Terapeutas”, “Pedagogia Iniciática” e “Mensagens do Deserto”.

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